Rezension über:

Geoffrey Roger (éd.): Les Cent nouvelles nouvelles (= Textes littéraires français), Genève: Droz 2025, C + 628 S., ISBN 978-2-600-06622-8, EUR 59,00
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Rezension von:
Marie-Anne Polo de Beaulieu
Centre de recherche sur l'habitat (CRH), Paris
Redaktionelle Betreuung:
Ralf Lützelschwab
Empfohlene Zitierweise:
Marie-Anne Polo de Beaulieu: Rezension von: Geoffrey Roger (éd.): Les Cent nouvelles nouvelles, Genève: Droz 2025, in: sehepunkte 26 (2026), Nr. 2 [15.02.2026], URL: https://www.sehepunkte.de
/2026/02/40712.html


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Geoffrey Roger (éd.): Les Cent nouvelles nouvelles

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Les cent nouvelles nouvelles ont attisé la curiosité des historiens et des spécialistes de la littérature depuis des années. [1] Cette nouvelle édition du recueil est précédée d'une copieuse introduction qui permet de se plonger dans le contexte historique et littéraire qui a présidé à l'écriture de cet ouvrage, destiné à rivaliser avec les recueils italiens de nouvelles, essentiellement Boccace plusieurs fois cité.

Ces récits ont été probablement recueillis et racontés en 1458-1459 en Hainaut et/ou à Bruxelles dans des États bourguignons affaiblis, dirigés par un duc âgé et malade Philippe le Bon, en butte à l'hostilité du roi de France Charles VII. Le duc est le commanditaire de ce recueil et l'auteur de pas moins de quatorze nouvelles. L'objectif de cette entreprise littéraire est de mettre en scène ses principaux soutiens (exclusivement masculins), tous auteurs d'au moins une nouvelle et de faire briller le prestige littéraire de sa cour. Geoffrey Roger détaille la place de chacun de ces courtisans ou vassaux, ayant contribué au recueil.

Malheureusement, cette entreprise littéraire a fait long feu : des trois manuscrits connus, il n'en reste qu'un seul, celui de Glasgow, Bibliothèque universitaire, Hunter 252 daté de 1482-1483, sans doute écrit et enluminé à Paris. Selon Graeme Small, Charles le Téméraire ne s'est pas attaché à la diffusion d'un recueil dans lequel figuraient à titre de conteur un certain nombre de ses ennemis. De plus, la censure du Decameron et de ses traductions (la traduction française par Laurent de Premierfait s'intitulait Cent nouvelles) à partir de 1559 par le pape Paul IV a peut-être joué un rôle dans cette faible diffusion des Cent nouvelles nouvelles manuscrites.

Cette nouvelle édition repose donc sur l'unique manuscrit conservé, auquel un colloque a été dédié en 2011 à Glasgow. Elle prend le parti de respecter bien plus que Sweetser le manuscrit, sa morpho-syntaxe et ses graphies picardes. Chaque nouvelle est introduite par une présentation du narrateur, de sa nouvelle et des informations contextuelles. Les images de ce manuscrit, qui ne sont pas convoquées dans cette édition, ont été indexées dans la base "Images" du groupe de recherche AhLOMA (EHESS).

Ce texte serait tombé dans l'oubli s'il n'avait pas été imprimé par Antoine Vérard à Paris en 1486 (à partir d'un autre manuscrit non conservé), c'est le début d'un succès séculaire : douze impressions au XVIe siècle, une au XVIIe, cinq au XVIIIe et encore une au XIXe. Ce recueil a influencé l'art de la nouvelle en France de Philippe de Vigneulles (1515) jusqu'à La Fontaine (1664-1674).

Cette nouvelle édition critique vient après celles fondées sur le manuscrit de Glasgow: Thomas Whright (1858), Pierre Champion (1928), Franklin Sweetser (1966), qui s'écartent toutes du texte diffusé depuis Antoine Vérard qui avait inclus à la fin de la dédicace le dauphin Louis XI, alors en exil à Genappe, comme promoteur du recueil.

Un des auteurs multiples de ce recueil composite a donné une définition intéressante de la nouvelle (84) qui est le récit bref d'une aventure authentique et récente. Toutes celles rassemblées dans ce recueil ont été couchées par écrit après avoir été racontées à haute voix à un public curial. Pourtant, des sources écrites antérieures ont été recyclées pour un tiers des nouvelles : Facetiae de Poggio Bracciolini, Floridan et Elvide de Nicolas de Clamanges, Marina d'Albrecht von Eyb (tous hommes d'Eglise de mouvance humaniste) et le Decameron. Sont cités explicitement Ovide, De remedio amoris, Boccace, De casibus virorum illustrium, Juvenal, le Liber lamentationum Matheoluli de Mathieu de Boulogne, Aristote et Ogier, autant de références peut être puisées dans la très riche bibliothèque ducale. Geoffrey Roger s'interroge sur l'identité du compilateur de ces cents nouvelles, qui a présidé à leur disposition et à la rédaction de résumés ornés de commentaires savoureux.

On retrouve dans ces récits hauts en couleurs des thèmes classiques dans ce type de littérature, mais qui, dans ce cas, recourt presque systématiquement à la veine comique paillarde. Figure en tête la critique des religieux : les curés (44, 64, 73, 85, 89, 94), un chanoine (92), mais surtout des ordres mendiants : les Cordeliers (2, 30, 32, 38, 60) mais aussi les Dominicains (40, 46, 60, 83, 95). Ces derniers sont accusés d'hypocrisie, de luxure et d'avarice, ce qui fait écho à une défiance tenace envers ces religieux mendiants depuis la querelle des séculiers et des ordres mendiants comme l'évoque une publication récente [2] qui ne manque pas de citer les Cent Nouvelles nouvelles.

La misogynie transparait dans la thématique traditionnelle et très présente des ruses des femmes (37 un mari jaloux lit toute la littérature à ce sujet pour anticiper les ruses de son épouse), elle est souvent couplée à celle des fausses bigotes (39, 60, 65). L'origine aristocratique des récits explique sans doute les charges cruelles contre les paysans (88 et 89). Si les allusions sexuelles appuyées de la majorité des récits les rapprochent des fabliaux (comme le récit 85 qui adapte le fabliau Le Fèvre de Creil), quelques-uns échappent à cette thématique pour aborder des domaines inattendus dans ce genre littéraire : le thème du diable dans les latrines (70), des problèmes de liturgie (L'office interrompu, 74) ou un récit d'attaque (75). Tout en racontant diverses aventures, les conteurs font allusion des realia qui pourront intéresser les historiens dans tous les domaines : allusion à la prière pour les âmes du purgatoire (52), lettre de rémission facile à obtenir (56) ; commerce de l'étain et du riz (19), le jubilé de 1450 (42), etc.

La truculence de toutes ces narrations n'exclut pas la recherche d'un sens moral ou exemplaire (55) aux aventures les plus comiques d'un mari trompé, d'une femme séductrice ; ou d'un écossais se faisant passer pour une femme sous le nom de Madame (45). En cela elles contribuent, à leur manière, à une pédagogie de la vie en société. Les historiens de tout poil feront leur miel de leur lecture.


Notes:

[1] Citons entre autres le colloque de 2011 : Autour des Cent Nouvelles nouvelles. Sources et rayonnements, contextes et interprétations, sous la direction de Jean Devaux et Alexandra Velissariou, Paris : H. Champion 2016 ou The Cent Nouvelles nouvelles (Burgundy - Luxembourg - France, 1458 - c. 1550). Text and Paratext, Codex and Context, publié par Graeme Small, Turnhout: Brepols 2023.

[2] Thibaut Radomme (éd.) : Des ordres mendiants en français. Critique et stéréotypie littéraire du XIIIe au XVIe siècle, Paris: Classiques Garnier 2025.

Marie-Anne Polo de Beaulieu