Flocel Sabaté (ed.): Defining and Perceiving Feelings in the Late Middle Ages (= Later Medieval Europe; Vol. 27), Leiden / Boston: Brill 2025, XXIV + 375 S., Diverse Farbabb., ISBN 978-90-04-71907-1, EUR 139,10
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Le volume Defining an Perceiving Feelings in the Late Middle Ages se présente comme la première étape d'une future trilogie éditoriale publiant les travaux menés à Lleida (Catalogne, Espagne) entre 2017 et 2020 par une équipe plurielle dont l'objectif était de questionner comment les sentiments et les émotions étaient définis et perçus au Moyen Âge à l'échelle de l'Occident chrétien, et plus précisément au Bas Moyen Âge dans la péninsule ibérique et tout particulièrement dans les royaumes d'Espagne. À ce titre, le propos se situe logiquement dans la continuité d'une démarche historiographique désormais bien établie d'histoire des sentiments et des émotions dans l'Occident médiéval. En adoptant une approche interdisciplinaire, il combine les apports d'historien·ne·s, d'historien·ne·s de l'art, de spécialistes de philologie et de littérature.
Naturellement, le premier axe "Discussing Terms about Feelings" (1-58) se concentre sur le lexique en vigueur au Moyen Âge pour désigner les sentiments et les émotions, soit de manière générale pour dire la capacité émotionnelle (Flocel Sabaté, 3-34), soit de manière plus précise pour identifier les sentiments amoureux en poésie (Jacqueline Cerquiglini-Toulet, 35-44) ou à l'aune de différents régimes d'amitié (Bénédicte Sère, 45-58).
La deuxième partie "Defining and Placing Feelings" (59-143) est axée autour de la définition des sentiments et des émotions et de la place qui leur était accordée par et dans les sociétés médiévales. Ainsi, dans les domaines politique et social, Isabel Grifoll (61-84) met en exergue l'imbrication entre des liens féodaux de plus en plus affirmés et l'émergence de la fin'amor des troubadours à la fin du XIe siècle et au début du XIIe siècle, tandis que Mechtild Albert (85-100) prolonge les travaux désormais classiques consacrés à la fonction politique de la colère au Moyen Âge, en se focalisant sur le cas de la Couronne de Castille au XIIIe siècle. Elle prouve que la tempérance royale y est définie comme la première des qualités. Dans le domaine religieux, Paola Corti Badía (101-114) insiste sur la capacité à exprimer sa compassion spirituelle grâce aux livres de dévotion qui ont la faculté d'immerger son lectorat dans un système complet d'émotions à la fois grâce aux mots rédigés, mais également grâce aux images qui les illustrent. L'analyse de Liza Nereyda Piña-Rubio (115-143) réfléchit au siège des émotions à l'intérieur du corps humain, ainsi qu'aux mobilités du pneuma circulant entre les différentes parties du corps et participant ainsi à la performativité des sentiments amoureux.
Ces cadres conceptuels posés, la troisième partie "Expressing and Using Feelings" (145-235) s'attache à préciser les modalités d'expression des sentiments et des émotions et les usages qui en sont faits dans les sociétés médiévales : l'amitié entre les experts de traduction de l'arabe au latin (José Martínez Gázquez, 147-165), la haine dans la pratique de l'empoisonnement en particulier dans un contexte politique (Frank Collard, 166-179), la peur et surtout son instrumentalisation politique dans la péninsule ibérique à la fin du Moyen Âge (Juan-Francisco Jiménez-Alcázar et Gerardo F. Rodríguez, 180-200), l'amour au sein des relations de conjugalité liée au politique à travers l'étude des amours légendaires de Pierre Ier de Portugal (1320-1367) et d'Inès de Castro (Alicia Miguélez, 201-234).
La dernière partie "Transmitting Feelings" (235-359) examine les instruments de transmission de sentiments dans le temps long, transmission dont l'objectif est de garantir l'immuabilité d'un contrôle politique ou social ou religieux. Ce faisant, cette partie accorde une large place aux productions artistiques comme vecteurs d'émotions et de sentiments. En ce qui concerne la spiritualité, Matilde Miquet Juan (237-258) se consacre aux émotions générées par les fidèles lors de la contemplation d'images religieuses dans l'Espagne du XVe siècle, mais aussi à l'insertion des commanditaires dans ces mêmes images, en notant l'accroissement du réalisme des portraits des commanditaires au cours du XVe siècle. Cette analyse est complétée par celle de Francesca Español (259-305) qui met en lumière la représentation de l'altérité (juif, musulman, noir) par rapport au regard chrétien blanc dans les images pieuses. En matière de politique, Marta Serrano-Coll (306-359) scrute les modalités d'expression de la tristesse découlant du deuil provoqué par les décès des rois et des reines d'Aragon, principalement au travers de pratiques funéraires, prolongées par des productions artistiques éphémères ou pérennes.
La cohérence méthodologique des quatre parties du recueil permet une appréhension facilitée de l'ensemble du propos, y compris pour un public non spécialiste d'histoire des émotions et des sentiments au Moyen Âge. L'accès est d'autant plus aisé que la préface (VII-XVI) de Flocel Sabaté présente tour à tour les différents travaux réunis dans le recueil et que les chapitres 1 et 3 dressent chacun un bref panorama historiographique de la question des émotions en médiévistique. Les trois derniers chapitres peuvent sans doute davantage surprendre dans la mesure où ils sont essentiellement dédiés à expertiser des productions artistiques et semblent parfois s'attarder sur la description d'objets d'art plutôt qu'à rendre compte de l'élaboration et de l'usage d'émotions ou de sentiments au Moyen Âge. Toutefois, pour mieux suivre leur logique, ces derniers sont richement illustrés de photographies en couleur - effort éditorial suffisamment rare pour être souligné.
Autre originalité, l'ouvrage propose, outre des contributions portant sur des émotions et des sentiments particulièrement étudiés en histoire médiévale (amour chapitres 2,4, 7 et 11 ; amitié chapitres 3 et 8 ; colère chapitre 5), d'aborder des émotions et sentiments moins traités en médiévistique, telles que la peur (chapitre 10), la douleur psychique (chapitre 6, 13 et 14) et la haine (chapitre 9).
En tout état de cause, toutes les contributions attestent de la performativité des émotions et des sentiments au Moyen Âge, Matilde Miquel-Juan dans le chapitre 12 allant encore plus loin en démontrant comment les images religieuses - notamment les véroniques du Christ et de Marie - ont une agentivité propre dans le champ des émotions, agentivité qui se prolonge au-delà de la période médiévale comme le met en évidence Alicia Miguélez dans le chapitre 11.
En somme, le volume présente à la fois une initiation à l'histoire des émotions et des sentiments au Moyen Âge en Occident et également des pistes nouvelles de réflexion pour les spécialistes du sujet.
Anne-Laure Méril-Bellini delle Stelle