Rezension über:

Claire de Cazanove Hannecart: Les cartulaires/Kartulare. Entre mises en ordre des archives et mises en ordre du monde (IXe-XIIIe siècle)/ Ordnen der Archive und Ordnung der Welt (9.-13. Jahrhundert) (= ARTEM. Atelier de recherche sur les textes médiévaux; Vol. 33), Turnhout: Brepols 2024, 313 S., 9 Farb-, 6 s/w-Abb., ISBN 978-2-503-58867-4, EUR 95,00
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Rezension von:
Thomas Lacomme
Université Jean-Moulin Lyon III (CIHAM)
Redaktionelle Betreuung:
Ralf Lützelschwab
Empfohlene Zitierweise:
Thomas Lacomme: Rezension von: Claire de Cazanove Hannecart: Les cartulaires/Kartulare. Entre mises en ordre des archives et mises en ordre du monde (IXe-XIIIe siècle)/ Ordnen der Archive und Ordnung der Welt (9.-13. Jahrhundert), Turnhout: Brepols 2024, in: sehepunkte 26 (2026), Nr. 9 [15.09.2026], URL: https://www.sehepunkte.de
/2026/09/39655.html


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Claire de Cazanove Hannecart: Les cartulaires/Kartulare

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En 2015, Claire de Cazanove Hannecart, avait organisé un atelier jeunes chercheurs à l'Institut franco-allemand de sciences historiques et sociales (IFRA-SHS), dont le présent ouvrage publie les actes. En plus de la préface de Pierre Monnet, l'introduction de Laurent Morelle et la conclusion de Pierre Chastang, huit articles sont réunis. Majoritairement rédigés en français, avec deux textes en allemand, un en anglais, ils constituent autant de "cas d'étude" (11) de la mise en ordre des actes d'établissements religieux, copiés sur un nouveau support, selon un ordre qui souvent diffère du classement du chartrier, et de celle du patrimoine de ces établissements, la rédaction d'un cartulaire ayant pu accompagner une réorganisation de leur temporel.

L'ouvrage s'inscrit dans le dynamisme que connaissent la diplomatique et l'étude des pratiques médiévales de l'écrit, en lien avec le "tournant documentaire". L'historiographie des cartulaires a considérablement été renouvelée depuis les années 1990. Malgré la définition "canonisée" qu'en a donné la Commission internationale de diplomatique [1], ce type de source, bien connu des médiévistes, constitue "une catégorie difficile à mettre en ordre" (18). Le présent ouvrage l'illustre, eu égard à la diversité des cartulaires étudiés. Le champ chronologique va du IXe au XIIIe siècle, avec plusieurs articles qui abordent la période carolingienne, ce qui est assez rare, les cartulaires étant plus nombreux à avoir été produits ou conservés à partir du XIIe siècle. Le cadre géographique est vaste : de Quimper à Passau ou Mondsee et de Gendt à Marseille.

Les articles sont présentés dans un ordre que rien ne vient expliciter, ce qui peut étonner, notamment en raison du thème même de l'ouvrage, à moins que la directrice ait justement voulu que le lecteur se pose le même type de question qu'un chercheur devant un cartulaire : pourquoi les textes ont-ils été publiés dans cet ordre, qui ne respecte pas la chronologie et ne fonctionne pas par regroupement géographique ? Cette non-justification n'enlève rien, bien sûr, au sérieux de l'ouvrage et à l'intérêt de ses textes, pas plus que l'absence d'index.

La logique de classement des articles n'est d'ailleurs pas difficile à reconstruire : les trois premiers, ceux de Lucie Tryoen Laloum, Jean-Baptiste Renault et C. de Cazanove Hannecart, s'intéressent à la manière dont les actes ont été copiés dans les cartulaires ou à la raison de leur copie ; les deux suivants, signés par Cyprien Henry et Thomas Kohl, aux fonctions assignées à ces objets par les institutions cartularistes. Ceux de F. C. W. (Erik) Goosmann et Johannes Waldschütz interrogent, quant à eux, la mise en ordre du patrimoine religieux telle que les cartulaires permettent de l'appréhender. Ils sont suivis par l'article de Sébastien Barret, qui commence par une rétrospective historiographique de la manière dont les cartulaires clunisiens ont été perçus par les historiens, de "réservoirs d'actes" à "terrain de jeu historiographique" (254). Cette rétrospective fait écho à l'article de J. Waldschütz, qui comporte lui aussi une dimension historiographique, dans la mesure où il interroge la pertinence des catégories Traditionsbuch, Klosterchronik, Kartular(chronik), Güterverzeichnis, pour qualifier les sources qui inventorient les biens d'un établissement religieux dans le sud-ouest de l'Allemagne au XIIe siècle. Cependant, comme la seconde partie du texte de S. Barret s'intéresse au contexte de rédaction des cartulaires clunisiens et aux projets et intérêts qui les sous-tendent, il n'aurait pas été incohérent de placer cet article après ceux de C. Henry et T. Kohl.

L'amont du cartulaire, la manière dont le cartulariste perçoit et copie les originaux, est au cœur des trois premiers articles. Des monogrammes ont été reproduits différemment dans deux des cartulaires du chapitre de Notre-Dame de Paris, le Livre noir (1120-1230) et le Petit Pastoral (1239) : le premier est plus conforme aux originaux que le second, qui n'hésite pas à recréer les signes de validation. Cela conduit L. Tryoen Laloum à envisager que ces deux manuscrits répondaient à des enjeux différents. La copie d'actes exogènes, dont les munimina ayant suivi le transfert d'un bien, intéresse à la fois J.-B. Renault et C. de Cazanove Hannecart, respectivement dans le grand cartulaire de Saint-Victor de Marseille, compilé à partir de 1079, et onze cartulaires germaniques du IXe et du début du Xe siècle (trois compilations à Ratisbonne, une à Fulda, Mondsee, Müstair, Passau, Werden, Wissembourg et Freising, cette dernière faisant l'objet d'une attention toute particulière).

Étudiant le cartulaire de Sainte-Croix de Quimperlé (début du XIIe siècle), manuscrit qui contient aussi des vies de saints, une chronique ainsi que des listes de prélats et comtes, C. Henry montre comment ce dernier construit "un discours historique, une memoria flatteuse" (157) en même temps qu'un espace pour l'abbaye au sein de la chrétienté, participant à la création ou réactivation de l'identité monastique. La mise en ordre d'un chartrier et la rédaction d'un cartulaire peut aussi s'expliquer par un contexte réformateur, comme celui que T. Kohl observe pour les compilations réalisées à Freising et Fulda. Il commente notamment le prologue écrit dans celle de Freising, vers 824-830, par Cozroh, chancelier de l'évêque Hitto, prélat dont l'action réformatrice n'est pas sans rappeler celle de Raban Maur à Fulda.

Les cartulaires peuvent enfin constituer de bons observatoires de la constitution du patrimoine ecclésiastique : E. Goosmann analyse via le cartulaire-chronique de Lorsch (XIIe siècle) les possessions de cette abbaye autour de Gendt, attestées dès l'époque carolingienne. Un dossier semble avoir été constitué avant la cartularisation, remanié par le compilateur qui ajouta certains actes, dont probablement ceux relatifs à l'église d'Empel, ainsi que des notitiae renvoyant à des documents copiés verbatim ailleurs dans le manuscrit. Il semble avoir en revanche exclu des actes relatifs à des propriétés vendues ou échangées dans cette région par l'abbaye, mais certains d'entre eux furent insérés plus tard sur les folios laissés vierges du manuscrit, ce qui rappelle que les logiques qui mettent en ordre les actes au sein d'un cartulaire peuvent être parasitées par d'autres principes, au gré de l'évolution des projets ou de la succession des scribes.

Ces entreprises peuvent aussi être abandonnées ou échouer : S. Barret évoque par exemple l'inachèvement du cartulaire " D " de Cluny (v. 1247-1260). Son article, passionnant, regorge de remarques méthodologiques des plus utiles. Il rappelle ainsi que " l'interprétation historique [...] tend souvent à partir du principe de la réussite ou du moins du sérieux des opérations qu'elle suppose derrière la confection d'un objet " (257). Concernant les visées, pragmatiques ou mémorielles et symboliques, assignées aux cartulaires par les historiens qui les étudient, il invite à une prise en compte de la complexité des situations : " les différentes couches interprétatives possibles ne s'opposent pas, peuvent s'interpénétrer et ne sont pas exclusives les unes des autres " (262). Enfin, nous approuvons sans réserve l'excipit de son article : " à Cluny comme ailleurs, on n'a pas fini de parler de cartulaires et d'analyser les multiples mises en ordres qu'ils renferment, reflètent ou rendent possibles " (263).

C'est aussi l'un des mérites de cet ouvrage, qui apporte beaucoup à la connaissance des cartulaires.


Note:

[1] Vocabulaire international de la diplomatique, n° 74 : https://www.cei.lmu.de/VID/.

Thomas Lacomme